8 ans aujourd’hui. 8 ans d’une vie de lanceuse d’alerte.
Huit années civiles, mais beaucoup plus au regard de l’impact sur ma vie et mes viscères, tellement elles furent intenses. Armée du certificat médical initial qui ouvrait la procédure contre la MSA de la Gironde, en reconnaissance post mortem de maladie professionnelle au nom de mon frère Denis Bibeyran, sûre de mon bon droit, dotée d’une détermination sans faille et d’une colère capable de renverser des montagnes, je croyais ce 31 mai 2011 mesurer l’ampleur de ma tâche.
Née dans une famille de vignerons, le milieu viticole, sa puissance, son monopole sur le territoire médocain, son ancrage moyennageux, je les côtoyais depuis mon enfance, tout comme l’exploitation de l’ouvrier des vignes jusqu’à sa soumission. Pourtant j’ai sous estimé sa perversité, son arrogance, sa détermination à protéger ses intérêts économiques, envers et contre tout et tous.
Le décor fut rapidement posé avec le château Lalande à Listrac, employeur de mon frère durant 24 ans et jusqu’à son décès, qui fit immédiatement des difficultés pour communiquer la liste des pesticides auxquels il avait été exposé dans le cadre de son travail chez et pour eux, et s’empressa de me conseiller avec altruisme de penser aux autres. Ici les autres ce sont eux, leurs intérêts personnels, parce qu’en dehors personne n’existe.Ils se sont également fendus d’une lettre adressée à mon père, lui rappelant innocemment les liens affectifs qui soi disant liaient leurs deux familles, sous couvert de menaces de les voir rompus, si jamais je m’entêtais…Lorsqu’ils comprirent que tel allait être le cas, j’ai été menacée de compromission de leur part de toute future éventuelle recherche d’emploi sur la commune, ils ont aussi lancé la rumeur auprès de la veuve et des enfants de mon frère d’une inévitable exhumation de son corps pour prouver son empoisonnement par les pesticides. Toujours en souvenir et en respect de l’affection qui les unissaient à leur ancien travailleur, ils ont consenti à délivrer la liste des pesticides sur les années 2000 à 2008, pour un contrat de travail ayant débuté en 1984….Une rétention d’information qui a constitué un sacré handicap tout au long de la procédure qui s’est soldée par un refus définitif en novembre 2018, avec le rejet du pourvoi par la Cour de Cassation.
Des firmes phytopharmaceutiques aux employeurs, en passant par l’Etat, les Agences de sécurité sanitaire et la MSA, les responsables peuvent poursuivre sereinement leur quête d’enrichissement sur la santé et la vie des travailleurs des vignes, ils ne seront pas inquiétés.
Ce qui ne s’est pas conquis devant les tribunaux, s’est gagné sur le terrain. Difficile en effet pour qui s’intéresse un peu à la problématique des pesticides, d’ignorer le nom de Denis Bibeyran. La reconnaissance de son statut de victime des pesticides, s’est faite à travers l’énorme médiatisation locale, nationale et internationale, contribuant aussi largement à la révélation du scandale sanitaire des pesticides. J’avais le besoin viscéral de mener cette lutte en son nom parce que convaincue qu’une victime pas reconnue en maladie professionnelle était une victime qui n’existait pas, si je pense toujours cela aujourd’hui, je ne peux plus dire que mon frère est une victime invisible. En cela, sa mort n’aura pas été inutile et est quelque part comme je le souhaitais le dernier round de l’ere de la toute puissance des saigneurs viticoles médocains et bordelais. Dorénavant, les travailleurs des vignes sont informés et les employeurs ne peuvent plus dire qu’ils ne savent pas.
Denis Bibeyran, dans tout ça ?
Vigneron tractoriste passionné, travailleur acharné, cumulant emploi de salarié agricole et gestion de ses propres vignes jusqu’à la vinification de son vin, dont le projet était à 50 ans de démissionner de son emploi pour faire ce qu’il aimait plus que tout, travailler pour lui dans ses vignes et son chai. Fauché en pleine force de l’âge à 47 ans. Homme de talent, admiré et respecté pour son travail, jalousé par ses pairs voyant en lui l’ouvrier qui sort de sa condition sociale, jamais considéré comme un des leurs. Il le leur rendait bien, détestant ce milieu viticole, en critiquant sévèrement les pratiques, l’exploitation ouvrière, les malversations. Travailleur des vignes était pour lui le moyen d’atteindre son projet, c’était un Homme libre, affranchi de ce monde viticole qui même après sa mort, en faisant barrage à sa reconnaissance de maladie professionnelle, l’a rejeté.
Nous n’avons jamais évoqué ensemble la perspective d’une procédure pour faire reconnaître cette origine professionnelle, mais il était très lucide sur le lien avec son cancer, posant directement la question à son cancérologue « est-ce que c’est dû aux produits de la vigne? », « On vous le dira dans 20 ans » fut la réponse reçue. Son employeur botta également en touche face à la même interrogation, seul un inspecteur du travail que je sollicitai avec son accord mis en cause les pesticides. L’évocation s’arrêta là. Il faisait face à un cancer agressif et disait qu´on lui reprocherait sûrement sa propre utilisation de pesticides sur ses vignes, même si conscient de la nocivité des produits d’abord pour son vin, qu’il voulait le plus naturel (il n’utilisait aucun intrant lors de la vinification) possible, il en faisait déjà un usage limité. Nos échanges sur le sujet, n’allèrent pas plus loin et tout propos contraire est mensonger et diffamatoire.
Un prix à payer
Denis est parti après 10 mois de souffrance, c’est à la fois très long et trop court. Une telle épreuve si injuste, aussi brutale et violente, laisse des séquelles et l’entente familiale (au sens large) , n’y survit pas toujours. Ajoutez à cela, un engagement de lanceuse d’alerte et de famille, il n’y a plus.
S’attaquer à la puissance viticole, aux saigneurs du Médoc, en étant issue d’une famille de vignerons c’est faire de ses proches ses premiers adversaires. Pourtant bien armée psychologiquement au début de mon engagement, j’ai sous estimé deux choses, l’opposition intrafamiliale et les coups portés aux personnes partageant ma vie.
Je savais que ce ne serait pas aisé avec mon papa âgé, attaché et fondamentalement reconnaissant à cette viticulture médocaine, humble et dévoué durant toute sa vie de maître de chai, 40 ans dans la même propriété viticole là où son père avait lui même travaillé, où son fils et son petit fils sont eux mêmes employés aujourd’hui. Après quelques mois réduits à des échanges verbaux minimalistes, il a ouvert les yeux sur ce monde viticole et ses fossoyeurs. Je ne doute pas que cela accentue la douleur de la disparition de son fils aîné, que de savoir que ceux qu’il admirait tant les ont trahi.
Si la famille de mon frère collabora au début, me fournissant les documents nécessaires et donnant son aval à la procédure en signant la convention d’honoraires avec l’avocat, la rupture est aujourd’hui totale avec cette branche familiale. La dispersion du patrimoine d’une vie, leurs liens privilégiés avec les saigneurs viticoles locaux dont les employeurs de mon frère, la honte qu’ils ont exprimée de porter mon nom et les propos diffamatoires tenus dans la presse locale, ont eu raison de nos relations. Je crois que l’on dépasse là toute facture prévisible et humainement acceptable d’une vie de lanceuse d’alerte.
Lanceur d’alerte on l’est 24h sur 24, ce n’est pas un job que l’on laisse derrière soi en refermant la porte du bureau ou en quittant les rangs de vigne, c’est une seconde peau. Au gré des nouvelles, de l’actualité, des sorties presse, des attentes des décisions des tribunaux et des décisions elles mêmes, c’est un ascenseur émotionnel permanent auquel nous sommes soumis, épuisant pour nous et destabilisant pour l’entourage proche. Si on pourrait s’attarder sur la notion de choix à l’origine de l’engagement d’un lanceur d’alerte - je pense personnellement que c’est quelque chose qui nous est imposé à un moment donné dans notre vie, notre caractère et notre personnalité font que l’on doit endosser cette responsabilité, porter ce combat comme l’on porte sa croix - il est certain que l’entourage lui il n’a pas choisi de vivre avec cet autre qu’est notre engagement et ce qu’il implique. Durant ces huit années, je n’ai pas été une seule fois totalement déconnectée de l’actualité des pesticides et de celle du Collectif, toujours joignable, recevant les annonces de traitement, les témoignages, les messages, jamais vraiment en vacances même à l’étranger. Pas facile à accepter en plus d’une vie sociale réduite au néant tant les relations amicales s’évanouissent, du harcèlement moral subi dans le travail pour être le conjoint de….,des ruptures familiales, pourtant sans ce soutien du quotidien rien n’aurait été possible.
Si le 31 mai 2011 j’étais solide aujourd’hui je suis invincible, quand vous avez supporté tout ça vous pouvez survivre à tout.
Le microscosme viticole s’est révélé au grand jour, encore plus pernicieux que je ne le pensais, si j’ai toujours du respect pour la viticulture et ses maîtres d’art, je n’en ai définitivement plus pour celles et ceux qui en sont aux manettes et en ont fait ce qu’elle est aujourd’hui. Ils portent la pleine responsabilité de la perte des lettres de noblesse d’un art qu’est celui de faire du vin et bien pire de la mort de ses Hommes.
Marie-Lys Bibeyran.








